Catherine Ringer a rejoint Marcia pour toujours
Il y a dix-neuf ans mourait Fred Chichin. Aujourd’hui, avec la disparition de Catherine Ringer Les Rita Mitsouko ont rejoint les étoiles, emportant avec eux un vent de fraîcheur et de liberté. Tout comme son compagnon, Catherine Ringer s'est envolée bien tôt, foudroyée par le mal qui avait assassiné Marcia.
Une entrée fracassante

Depuis ce jour de mai 1985 où Marcia Baïla a débarqué sur les ondes, le titre emblématique écrit et composé par le duo n’a plus cessé d’attirer les foules sur les pistes de danse. Un tube au rythme bien marqué, aux sonorités étranges, un coup de génie qui a fait succomber la France et surtout mis sur le devant de la scène un groupe emblématique au style unique, presque dadaïste, Rita Mitsouko.
Une femme libre et engagée
Catherine Ringer se nourrit dès l’enfance de musiques très variées, faisant le grand écart entre chanson française, musique du monde et rock. Elle doit cependant subvenir aux besoins de la famille et, à 8 ans, elle devient mannequin. Avant de terminer sa scolarité, elle se lance dans une carrière artistique, et pose en parallèle pour des revues érotiques. Elle tournera également quelques films pornographiques que certains ont voulu utiliser pour ternir son image. Sans succès, la chanteuse ayant toujours assumé sa singularité et son passé sans rougir face aux jugements moraux.
Icône du rock français, Catherine Ringer a marqué son époque par un engagement artistique et sociétal, guidé par des valeurs de liberté, d’autonomie et de contestation des normes établies. Fidèle à ses idéaux libertaires, elle s'est régulièrement positionnée de manière ferme contre la montée des idées d'extrême droite en France. L’artiste s’est aussi investie en faveur de l’écologie et pour le droit des femmes.
Une voix singulière
Quand on évoque Catherine Ringer, il vient tout de suite en tête cette voix reconnaissable entre toutes, à l’élasticité spectaculaire. Son expérience théâtrale, sa gouaille, son aisance dans les modulations, passant d’une voix fluette à des cris punks, tout cela a permis à la chanteuse de sculpter sa singularité. Elle pouvait changer de couleur vocale au sein d’une même chanson et jouer d’une grande palette expressive. Sa formation de danseuse lui permettait d’accompagner son interprétation pour incarner ses personnages.
Les Rita Mitsouko
Le bonheur de Catherine Ringer est d’avoir croisé Fred Chichin lors de répétitions pour une comédie musicale. Les deux artistes décident alors de monter un groupe et de créer leurs propres chansons. C’est au GibusNouvelle fenêtre, en 1980, que les deux trublions font leurs débuts en tant que Rita Mitsouko. Suivra la sortie d’un premier album, sobrement intitulé Rita Mitsouko, sur lequel figure le célèbre Marcia Baïla. Dans un clip inventif, Philippe Gautier déploie des couleurs pops et insère des images du mouvement figuration libre. Catherine Ringer est habillée par Jean-Paul Gaultier, compagnon de toujours. La chanson, enjouée et dansante conte cependant le destin tragique de Marcia Moretto, amie danseuse et chorégraphe avec qui Ringer avait travaillé et qui est décédée en 1983.
Au cœur des années 80, le groupe fait office d’ovni dans le paysage musical. Catherine Ringer et Fred Chichin sont arrivés avec leur look à la fois class et grotesque, avec leur niaque et leur présence scénique. Fred avait un certain flegme, une nonchalance qui balançait parfaitement avec le style extraverti de Catherine, une Björk avant l’heure, mais passée par la friperie du coin. Entre variété et pop, leur rock qui invite le funk et la new wave, avec sa musique enjouée qui abrite des textes volontiers tragiques a su trouver sa place et marquer les esprits.
Le succès est au rendez-vous et d’autres tubes inondent les radios et enflamment les dancefloors. Il y a d’abord Andy, puis C’est comme ça, Les histoires d’A. Pendant l’enregistrement du deuxième album qui contient les chansons précitées, Jean-Luc Godard s’invite avec sa caméra. Il filme les artistes au travail durant les sessions de The No Comprendo. Ce matériau servira pour la première partie du film Soigne ta droite (1987).
Avec Marc et Robert (1988), le groupe invite leurs confrères américains déjantés The Sparks à chanter sur deux titres. Fred prend lui aussi le micro pour interpréter Smog. Fidèle à leur mélange de musique joyeuse et de paroles tragiques, Rita Mitsouko transforme la chanson Le petit train, jadis chantée par André Claveau, en évocation des trains de la mort.
En 1988, la voix de Catherine Ringer résonne sur les ondes en compagnie de Marc Lavoine. Le chanteur l’a invité pour un fameux duo présent sur son album Fabriqué (1987). Qu’est-ce que t’es belle, rencontre improbable d’un chanteur de variété et d’une égérie de l’underground est un succès.
Y’a dl’a haine, autre succès du groupe, un peu swing, un peu rap, est issu de l’album Système D. Ce disque produit par les Rita Mitsouko eux-mêmes leur permet de s’aventurer dans de nouvelles expériences musicales. Ils y intègrent aussi une reprise de Serge Gainsbourg (L’hôtel particulier), et invitent Iggy Pop pour le duo My Love is Bad.
Sept ans s’écoulent avec la sortie du cinquième album du groupe, Cool frénésie (2000). Éclectique, ce retour est salué par la critique et le disque est considéré comme l’un de leurs meilleurs. Les Rita Mitsouko parviennent à se renouveler tout en restant eux-mêmes. Et le public est toujours au rendez-vous. Une belle entrée dans le nouveau siècle.
Les deux derniers albums ne dépareillent pas, montrant que le groupe tient toujours sa place au milieu des années 2000. La femme trombone, plus rock, met à l’honneur la voix théâtrale de Catherine Ringer. Conservant son identité, le duo continue de mettre en avant ses textes sarcastiques. Quant à Variety, sorti quelques mois avant la disparition de Fred Chichin, il est la preuve de la créativité intacte des artistes après plus de 25 ans de carrière, toujours aussi rock, toujours aussi fous.
La renaissance par le deuil
En 2007, après le décès de Fred Chichin, Catherine continue la tournée des Rita Mitsouko jusqu’en 2008. Celle-ci s’intitule alors Catherine Ringer chante Les Rita Mitsouko and more. En soutien, leur fils Raoul a pris la place de Fred à la guitare, la musique étant une histoire de famille.

Catherine entame ensuite une carrière solo, avec un hymne à Raymond Domenech, puis elle pose sa voix sur des musiques de films.
En 2011 sort l’album Ring n' Roll pour lequel elle collabore entre autres avec RZA. Fidèle à l'esprit des Rita Mitsouko, Catherine Ringer nous offre une multitude d'ambiances musicales. L'album, dont les titres oscillent entre le français et l'anglais, mélange habilement la variété française, le rock, le punk, sans oublier d’inviter quelques sonorités électroniques. Et comme toujours, on goûte l’agilité vocale et l’interprétation théâtrale de la chanteuse. En 2012, Ring n’Roll est élu meilleur album de chansons aux Victoires de la musique, et Catherine Ringer y est sacrée meilleure artiste féminine.
Après cela, elle rencontre des musiciens du groupe Gotan Project et intègre leur nouveau projet intitulé Plaza Francia. Il en sortira le disque A New Tango Song Book en 2014. Trois ans plus tard, le groupe se renomme Plaza Francia Orchestra. Il sort un nouveau disque en 2018 avec la collaboration de Catherine Ringer sur deux titres.
En 2016, Catherine Ringer reprend la route de la scène pour une tournée qui sera suivie par la sortie de son dernier album, Chroniques et fantaisies. C'est un disque à la fois joyeux, poétique et profondément libre, qui s'inscrit parfaitement dans la lignée de l'esprit pop, baroque et excentrique qu'elle avait contribué à forger avec les Rita Mitsouko. L'album brille par sa grande variété de styles et de sonorités. Fidèle à son style, elle passe d'une voix grave et théâtrale à des envolées aiguës uniques. Les textes, entièrement écrits et composés par l'artiste, dressent un portrait de la vie empreint de maturité, de lucidité et d'ironie. Le titre Senior aborde le vieillissement avec un humour piquant et une énergie débordante. D’autres concerts suivront avant que la chanteuse revienne au répertoire des Rita Mitsouko.
Catherine Ringer chante les Rita Mitsouko, c’est le nom de la tournée entamée en 2019 afin de célébrer les quarante ans du groupe devenu culte. C’est un énorme succès et la tournée doit être prolongée. Un souvenir de ce retour aux sources voit le jour en 2020. Catherine Ringer chante les Rita Mitsouko documente les soirées des 28 et 29 septembre 2019 à La Philharmonie de Paris.
En novembre 2021, elle est victime d’un malaise sur scène. Cela ne l'a pas empêchée de donner ensuite d'autres concerts. Elle est montée sur scène notamment pour le spectacle L'érotisme de vivre, écrit d'après les poémes d'Alice Mendelson. Le 12 mars 2026, Catherine Ringer, invitée par Vincent Delerm, s’est produit une dernière fois sur la scène de La Cigale. En compagnie d’Alice on the Roof, elle y a interprété la chanson Ma chérie d’Anne Sylvestre, un titre composé en 1979 pour le film éponyme de Charlotte Dubreuil.
Le 8 mars 2024, journée internationale des droits des femmes, Catherine Ringer entonne un version modifiée de La Marseillaise lors de la cérémonie de scellement du droit à l'interruption volontaire de grossesse dans la Constitution.
Le 14 septembre 2026, Catherine Ringer a pris le cancer sous son bras. Elle avait 68 ans.








