Sonny Rollins, le colosse du saxophone
Sonny Rollins, c’était d’abord un son, gras, tantôt suave, tantôt rugueux, toujours affirmé. Un son reconnaissable qui rend illico l’auditeur adepte de l’instrument. Sonny Rollins, c’était aussi l’un des derniers géants du jazz, de ceux de l’âge d’or. Il a ainsi contribué à un grand nombre d’albums majeurs des années 50. Il a joué avec Thelonious Monk, Bud Powell, Charlie Parker, Miles Davis, John Coltrane, Clifford Brown pour ne citer que les leaders les plus célèbres. En 60 albums étalés sur plus de 60 ans de carrière, il aura su conserver un inimitable sens du swing.
Un musicien précoce
Né dans une famille de musicien, le garçon de Harlem débute par le piano avant de faire du saxophone son instrument de prédilection. Après avoir fait chanter l’alto, il adopte le ténor en 1946 et s’empare du même instrument que son idole Coleman Hawkins.
En 1949, il réalise son premier enregistrement aux côtés du chanteur Babs Gonzales avant de jouer avec les légendes J. J. Johnson (J. J. Johnson's Jazz Quintets) puis Bud Powell, Fats Navarro et Roy Haynes pour une session fondamentale. Il ne s’arrêtera qu’en 2012 en raison de problèmes respiratoires.
Suivant les courants Be Bop et surtout Hard Bop dont Thelonious Monk, que Sonny admire, est l’un des principaux ambassadeurs, Rollins enregistre avec Charlie Parker, Miles Davis et Monk. Compositeur, il laissera quelques standards dont Oleo, Airegin et Doxy qu’il enregistre en 1954 au sein du quintet de Miles Davis et qui se retrouve gravé sur l’album Miles Davis with Sonny Rollins. En 1956, après avoir été invité par le prestigieux quintet de Clifford Brown et Max Roach au sein duquel il impose son jeu, il leur renvoi l’ascenseur en les conviant sur l’album essentiel Sonny Rollins Plus 4.
Les débuts d’un leader
S’il publie son premier album en tant que leader en 1953 (Sonny Rollins with the Modern Jazz Quartet), il devient très prolifique dès 1956. C’est cette année qu’il enregistre avec John Coltrane le fondamental Tenor Madness. Sur cet album, Trane ne joue que sur le premier titre, mais quel titre ! 12 mn durant lesquelles le jeu des deux géants se complètent à merveille. Et le reste de l’album est excellent.
Mais 1956, c’est surtout l’année où Sonny Rollins inscrit son premier chef-d’œuvre dans l’histoire du jazz.
Enregistré dans les studios du formidable Rudy van Gelder, Saxophone Colossus est le sixième album de Rollins en tant que Leader. Il s’ouvre par un calypso devenu son titre le plus célèbre : St. Thomas. Agrémenté d’un superbe solo de Max Roach, ce standard addictif donne le ton d’un disque à l’avenant. A-t-on déjà entendu un tel souffle suave et affirmé à la fois sur You don’t know what love is ? Staccati et arabesques se succèdent sur l’endiablé Strode Rode qui évoque le Coltrane de Giant Steps. Moritat, qui n’est autre que le titre Mack the Knife déguisé, déroule un superbe swing. L’album se conclut avec Blue 7, un blues majestueux de plus de 10mn sur lequel chaque musicien déploie son talent. Pour qui veut découvrir le son unique de Sonny Rollins ou tout simplement faire connaissance avec le jazz, Saxophone Colossus est une entrée parfaite.
Autre année prolifique (7 albums), 1957 voit la sortie de Way Out West, autre sommet de la discographie du colosse. Cet album enregistré en compagnie de Ray Brown et Shelly Manne présente une formule en trio sans instrument harmonique. Intégrant deux titres du répertoire country, illustré par la superbe photo de William Claxton, Way Out West est un disque original et indispensable.
1957 est aussi l’année du premier live publié sous le nom du saxophoniste, un jalon qui lui aussi ne présente qu’un ou plutôt deux trios saxophone, contrebasse, batterie : avec Donald Bailley et Pete LaRoca pour le set de l’après-midi, puis Wilbur Ware et Elvin Jones pour celui du soir. Ne manquez pas de découvrir A Night at the "Village Vanguard" qui contient entre-autre deux versions majuscules du standard A Night in Tunisia.
Parmi les innombrables réussites des années cinquante, notons également l’album Freedom Suite. Un disque dans lequel Rollins retrouve une formation en trio qui contient une suite politique en cinq parties. Cette réaction contre le racisme de son pays prend la forme d’une improvisation de près de 20 minutes. Sur la face B, on trouve quatre standards écrit par des compositeurs blancs qu’il se réapproprie avec brio.
Autre album essentiel de cette décennie, Sonny Side Up. Ce magnum opus de Dizzy Gillespie publié en janvier 1959 réunit deux saxophonistes ténor, Sonny Stitt et Sonny Rollins qui excellent sous l’influence de Charlie Parker dans un disque incandescent aux côtés du trompettiste et d’une rythmique au diapason. Deux titres effervescents : The Eternal Triangle et I Know That You Know.
Une nouvelle page
Les années soixante s’ouvrent avec un nouveau grand disque, The Bridge, nouvelle proposition hard bop dont le titre vient du pont de Williamsburg à New York sous lequel Rollins répétait en solo afin de perfectionner son instrument, alors qu’il observait une pause de plus de deux ans afin de se consacrer au travail. Ce retour fracassant est publié en 1962, avant que Rollins ne se lance dans l’exploration des rythmes latins qui se concrétise la même année à travers un disque jubilatoire justement intitulé What’s New ?
En 1963, Sonny Rollins invite Coleman Hawkins pour une session d’enregistrement de standards qui fera date, Sonny Meets Hawk! Avec un ténor de chaque côté du paysage stéréo, une rythmique impeccable, des superbes ballades, des titres enlevés au swing communicatif, ce retour au classicisme est une perle.
Dans un autre style, avec un classe indéniable, Sonny Rollins on Impulse! propose lui aussi des standard interprétés avec un quartet au son feutré, en parfaite symbiose avec le saxophoniste. Une nouvelle occasion de s’imprégner du son inimitable de Rollins.
Un an plus tard, nous voici en 1966 et Sonny Rollins est engagé pour composer la musique du film Alfie le dragueur, de Lewis Gilbert. Sous la direction du grand Oliver Nelson, aux côtés de musiciens prestigieux, le saxophoniste réalise une nouvelle fois un grand disque.
Il était attendu que Rollins s’essaie au free jazz en cette période qui voit le genre exploré par de nombreux confrères. Mais si ce n’est pas le courant qui va emporter le saxophoniste, il en assimile quelques codes que l’on peut déguster sur East Broadway Run Down qui offre trois titres en compagnie des acolytes de Coltrane, Jimmy Garrison et Elvin Jones. Le son se fait plus rugueux et, sur le premier morceau, Freddie Hubbard convie sa trompette pour un moment intense en duo.
Durant six années, le saxophoniste ne sort pas d’album. Il se consacre à la méditation, visite la Jamaïque. Son retour est attendu et le public n’est pas déçu quand sort le sobrement intitulé Next album dans lequel Rollins s’avère de nouveau génial. Années 70 oblige, l’électrique et le groove débarquent dans l’univers de Sonny Rollins. Le calypso est aussi à l’honneur avec The Everywhere Calypso. Mais l’influence de Coltrane reste présente (l’intro de Poinciana, le fabuleux Keep hold of Yourself). L’album se termine par Skylark, ballade introduite par une minute de saxophone à nu.
Baisse de régime
Les années 70 ne marquent pas vraiment la discographie de Rollins qui peine à s’approprier la musique de son époque. Cependant, en 1977 avec Easy Living, il réussit un album aux influence R’nB qui s’ouvre par une reprise pertinente de Isn’t she Lovely de Stevie Wonder et se poursuit avec trois titres au soprano dont une belle version de My One and Only Love. Un album où les présences de Tony Williams et George Duke apportent un plus.
On peut faire un même constat avec sa traversée des années 80. Autre période de mutation dans la musique qui relègue les jazzmen qui ne parviennent pas à se mettre au goût du jour. En 1984, il réussit cependant un nouveau disque aux accents caribéens intitulé Sunny Days, Starry Nights, et dont les ballades permettent à Rollins de déployer son talent.
Jusqu’à la fin de sa carrière, ce n’est pas tant son talent de saxophoniste et d’improvisateur qui pêchent que ce qui l’entoure. En studio, la froideur se fait sentir, la production est plus lisse et pas toujours heureuse.
Un dernier disque marquant survient en 2000. Il s’intitule This Is What I Do. Le saxophoniste en fin de carrière est toujours à même d’y faire résonner son timbre envoûtant et de nous offrir de magnifiques solos.
L’ivresse du Live
Le jazz, c’est bien connu, est une musique qui se vit en live. Les musiciens peuvent y faire preuve de moments de grâce. De Sonny Rollins, des enregistrements témoignent de quelques prestations exceptionnelles. Si nous avons évoqué l’inoubliable A Night at the "Village Vanguard", le saxophoniste s’est illustré sur scène à de nombreuses reprises. Du Festival de Montreux 1974 au concert donné après l’effondrement du World Trade Center à New York en 2001, en passant par l’incandescente performance de Saugerties en 1986, voici trois disques de choix pour découvrir l’effervescence du musicien en concert.

























