Tony Gatlif, la fin du voyage
Le réalisateur Tony Gatlif vient de mourir à Arles, il avait 77 ans.
Il fut l'un des seuls cinéastes qui s'intéressait aux communautés de voyageurs (tsiganes, roms...).
Né Boualem Dahmani en 1948 en Algérie d'un père kabyle et d'une mère gitane, il a grandi dans une roulotte avec 11 frères et sœurs. Une enfance très modeste passée dans les rues et dans une totale liberté. Lorsque que l'armée française installé une école en préfabriqué dans son quartier, peu d'enfant y vont mais l'arrivée d'un enseignant communiste passionné de cinéma change tout. Tony Gatlif rencontre alors le cinéma à travers ce maître d'école qui leur montre des films militants en 16mm et qui leur parle de pays lointains.
En 1960, il embarque seul sur un bateau vers la France. C'est au hasard d'un contrôle de police qu'il s'invente le nom de Tony Gatlif (emprunté d'un square algérois). Sa jeunesse fut mouvementée, après avoir longtemps traîné les rues il est envoyé en maison de correction.
Il dira que c'est encore le hasard qui l'a poussé à franchir les portes d'un théâtre où joue Michel Simon dans Du vent dans les branches de Sassafras. ll n'a pas encore 20 ans et ose toquer à la loge du comédien pour lui demander une lettre de recommandation qui lui permettra de jouer comme figurant. Il tiendra aussi quelques seconds rôles.

Ayant peu fréquenté l'école, être dirigé ne lui convient pas. Il se met à l'écriture, malgré une orthographe défaillante, ses scénarios sont produits. Ses deux premiers long-métrages en 1975 et en 1979 passent sous les radars de la critique mais il se fait remarquer avec Les Princes en 1983. Ce film dépeint une famille rom dont le patriarche est incarné par Gérard Darmon. Tony Gatlif confie la promotion du film à Guy Debord qui collera des autocollants "Les princes ne vont pas à l'école", "Les princes ne paient pas d'impôts" dans tout Paris. Gérard Lebovici, qui a produit Les Princes, aurait voulu que Gatlif fasse un film surl'ennemi public n°1, Jacques Mesrine, mais il refusa.
Les Princes fut un succès critique et permis au réalisateur de continuer sur sa lancée avec Rue du départ en 1986 (avec François Cluzet), Pleure pas my love en 1989 (avec Fanny Ardant) puis Gaspard et Robinson en 1990 (avec Vincent Lindon).

Latcho Drom marque un tournant en 1993. C'est avec ce film que la musique prendra une place importante dans le reste de l'oeuvre de Gatlif. On y découvre l'histoire de la musique rom, de l'Andalousie à l'Inde en passant par l'Egypte. Presque un documentaire, ce long-métrage est présenté à Cannes dans la sélection "Un certain regard", il remportera le prix. Début de la consécration pour le réalisateur désormais confirmé et surtout un coup de projecteur sur la communauté rom, si peu représentée à l'écran. Tony Gatlif est parvenu à rendre hommage à la diversité de cette culture méconnue et à transmettre son admiration pour sa musique. Sans dialogue, elle y a alors toute la place.
En 1997, il fait tourner un jeune Romain Duris dans Gadjo Dilo. Il campe le rôle d'un chanteur français qui parcourt la Roumanie à la recherche d'une fameuse chanteuse : Rona Hartner (décédée en 2023).
Gatlif s'intéresse ensuite au flamenco des bidonvilles dans Vengo. Il signe la bande-originale de ce film qui célèbre l'inventivité des musiques gitanes. Dans Swing (2002), c'est la jazz manouche qui est à l'honneur à travers l'amitié de deux enfants.
Exils en 2004 sera dans la sélection officielle du Festival de Cannes. Il remporte le Prix de la mise en cène notamment grâce à une scène de transe de musiciens soufis.

Retour en Roumanie en 2006 avec Transylvania où Asia Argento incarne une jeune femme qui part retrouver l'homme qu'elle aime. Encore une histoire de voyage, de poursuite de la liberté et de personnage rebelle.
On retrouve dans chacune des œuvres de Gatlif (presque 25 films), un regard poétique, teinté de fantastique, pour évoquer l'amour de l'art et des êtres.
Défendeur de la cause rom et des gens du voyage au moment où certains politiques les pointent du doigt, il est respecté et admiré par ces communautés qui ont peu de porte-parole médiatique et culturel. Eternel gamin des rues, il filme ceux qu'on ignore trop souvent, sans fausse note et avec un ton bien à lui.
Son passé fait de vagabondages et de grande pauvreté marque toute sa filmographie. Dans Geronimo (2014), il donne à Céline Salette le rôle d'une éducatrice dévouée. Ce personnage est inspiré d'une assistante sociale qu'il a croisé étant jeune en Camargue.
Son dernier film, Ange, est sorti en 2025.
Retrouvez ci-dessous une partie de l'œuvre de Tony Gatlif et les BO qui les accompagnent.
Les films de Tony Gatlif
- Ange, voyageur solitaire et ethnologue de profession, doit pour rembourser sa dette, mettre le cap sur les bords de la Méditerranée. Alors qu'il a pris les routes au volant de son vieux van telle n'est pas sa surprise quand il retrouve cachée dans le coffre sa fille de 17 ans dont il vient à peine d'apprendre l'existence.
- Djam, une jeune femme grecque, est envoyée à Istanbul par son oncle Kakourgos, un ancien marin passionné de rébétiko, pour trouver la pièce rare qui réparera leur bateau. Elle y rencontre Avril, une française de dix-neuf ans, seule et sans argent, venue en Turquie pour être bénévole auprès des réfugiés. Djam, généreuse, insolente, imprévisible et libre la prend alors sous son aile sur le chemin vers Mytilène. Un voyage fait de rencontres, de musique, de partage et d'espoir.
- Zano et Naïma, deux amants, quittent leur HLM pour partir à la recherche de leurs racines en Algérie. Sensuel, fantasque, musical, un périple initiatique primé à Cannes. Langue : Fra.
- "Gadjo", c'est l'étranger en langue rom, le tsigane de Roumanie. L'étranger, c'est Stéphane un jeune français d'une vingtaine d'années qui traverse ce pays à la recherche d'une chanteuse inconnue. La seule trace qu'il possède de cette voix tsigane, c'est un nom énigmatique, Nora Luca, gravé sur une cassette que son père écoutait inlassablement pendant les derniers moments de sa vie.
- Sud de la France. Dans la chaleur du mois d'août, Geronimo, une jeune éducatrice veille à apaiser les tensions entre les jeunes d'un quartier. Tout bascule quand Nil Terzi, une adolescente d'origine turque s'échappe de son mariage forcé pour retrouver son amoureux, Lucky Molina, un jeune gitan. Leur fuite met le feu aux poudres entre les deux clans. Lorsque l'affrontement éclate en joutes et "battles" musicales, Geronimo va tout tenter pour arrêter la folie qui embrase le quartier.
- Librement inspiré du best-seller de Stéphane Hessel, une plongée dans une Europe en colère, au coeur du mouvement des Indignés... Sur les pas d'une jeune clandestine, Tony Gatlif nous invite à ressentir au plus près l'indignation de ceux qui veulent juste pouvoir vivre. Un propos porté par la rage du réalisateur qui montre ici qu'il n'a rien perdu de sa saine colère.‚
- Un chômeur, un fugueur et une coiffeuse recueillent une cigogne sans papiers... Du cinéma réjouissant, transgressif, inventif et déjanté... Une fable farfelue et allègre... Langues : Fra / S-T : Eng.
- Regroupe 2 films de Tony Gatlif. "Les princes" (1983, 1 h 36 min) : Nara vit avec sa femme Miralda qu'il a répudiée parce qu'elle a pris la pilule en cachette, Zorka, leur fille de 9 ans et la grand-mère portant le passé de la communauté avec la joie de vivre et la fierté sur ses vieilles épaules. Ils sont sédentarisés de force dans un HLM de transit au bord d'un terrain vague. Les princes, partout où ils vont, on les expulse. Ils relèvent la tête et, le regard fier, reprennent la route... ; "Corre, gitano" (1982, 1 h 17 min) : un jeune gitan est accusé d'un crime qu'il n'a pas commis. Dans sa fuite, il va être pris en charge par des familles gitanes, une occasion pour le spectateur d'entrer dans le monde du flamenco...
- Pendant la seconde guerre mondiale, Théodore, maire d'un village, et Mademoiselle Lundi, l'institutrice, font la connaissance des Tsiganes qui se sont installés à quelques pas de là. Mais la répression du régime de Vichy empêche dorénavant les peuples nomades de circuler.
- Un jeune garçon en vacances chez sa grand-mère se lie d'amitié avec une jeune tsigane... Laissons-nous bercer par la musique que Gatlif sait si admirablement filmer...
- Zingarina est une jeune femme rebelle. Elle part avec son amie Marie en Transylvanie pour retrouver l'homme qu'elle aime. Mystérieux, poétique, fantastique, un hymne fougueux à l'abandon de soi. Langue : Fre.
- Caco, un Andalou, n'arrive pas à faire le deuil de sa fille. Il noie son chagrin en faisant la fête, accompagne de son jeune neveu, Diego, dont le handicap physique n’empêche pas la passion pour la bringue, les femmes et le flamenco. Nous sommes en Andalousie, dans le "Sud Sud", où l'honneur a ses racines. La famille de Caco a une dette de sang envers la famille des Caravaca. Quelqu'un devra payer.