Baignade surveillée

Kasischke, Laura (1961-....)
Public :
Ados/Adultes
Lien vers l'oeuvre

Résumé

Qui à Mission Hills pourrait oublier le 16 juillet 1969 ? Le matin, tous les regards étaient médusés par les premières images d'une fusée décollant vers la Lune. L'après-midi, le petit Richie Manning se noyait dans la nouvelle piscine bleu lagon du quartier, bondée en cette journée si chaude. Une maître-nageuse était pourtant présente - une splendide étudiante, aux longs cheveux blonds et aux jambes parfaitement bronzées. Mais derrière ses lunettes de soleil, surveillait-elle vraiment la baignade ? De ce jour tragique qui fait chavirer une famille et toute une communauté, Laura Kasischke scrute chaque recoin, sans relâche, pour en saisir toutes les failles. Elle plonge également dans les destins des témoins clés, qui se trouvent heurtés, par ricochet.

Notre avis

Avec Baignade surveillée, Laura Kasischke signe un retour prodigieux, plus de dix ans après son précédent roman. Bref mais d’une densité remarquable, le livre met en parallèle un fait divers, la noyade du jeune Ritchie dans la piscine municipale d’une petite ville du Michigan, et un évènement d’ampleur universelle : le lancement d’Apollo 11. L’auteure y propose une nouvelle exploration sensible de ce qui se joue entre les êtres au sein d’une communauté.


Le 16 juillet 1969, tandis que les astronautes d’Apollo 11 ont quitté la Terre, Mission Hills est le théâtre d’un drame infiniment plus discret. Au moment où l’humanité regarde la Lune, une famille et tout un voisinage voient leur quotidien basculer. Laura Kasischke tire de ce décalage une grande force romanesque.


La grande réussite du roman tient à sa construction. Après un premier chapitre qui pose le cadre de la noyade, Kasischke s’éloigne du centre de l’événement pour y revenir sans cesse, par le jeu de répétitions bienvenues. Elle compose une myriade de très courts chapitres, comme autant de récits satellites. Chaque fragment s’attache à un personnage, à une perception, à un détail apparemment dérisoire, un souvenir, ou à une conséquence lointaine du drame. Le roman progresse ainsi par cercles concentriques, reconstituant l’avant, le pendant et l’après, non pas en suivant une intrigue linéaire, mais en entremêlant les instants.


Cette structure fragmentée montre comment un événement tragique peut toucher toute une communauté. Personne ne possède toute l’histoire, chacun n’en perçoit qu’une partie selon son point de vue. L’auteure s’attarde sur des détails apparemment anodins. C’est ainsi qu’une attitude, une image gardée en mémoire ou bien un geste banal prennent peu à peu une importance particulière. C’est le cas notamment avec le personnage aux cheveux roux qui passe à vélo, silhouette fugace dont l’importance se dessine peu à peu. L’écriture de Kasischke donne ainsi une présence singulière à des personnages qui semblent tous porter une part du drame.


Le contraste entre le décor estival et la gravité croissante du récit est particulièrement marquant. La sortie à la piscine, la chaleur, les enfants et les familles donnent d’abord au livre l’atmosphère insouciante d’une après-midi d’été. Mais, page après page, quelque chose se resserre, la légèreté se fissure, la menace se fait sentir. Laura Kasischke fait naître l’inquiétude à partir de détails anodins.


Avec ce nouveau livre, Laura Kasischke s’inscrit dans la lignée des précédents romans. On y retrouve son attention aux liens familiaux, aux relations de voisinage, aux non-dits et à ce qui peut fragiliser une vie en apparence ordinaire. Mais ce roman choral se distingue aussi par une construction très maîtrisée : la noyade de Ritchie en est le point de départ, et tous les personnages, de près ou de loin, y reviennent.


Baignade surveillée est un roman troublant, très maîtrisé et profondément humain, qui montre comment un drame continue de résonner dans les souvenirs, les silences et les vies de ceux qui l’ont approché.