Résumé
" À cette heure-là, un bol de chocolat fumant l'aurait attendue sur la nappe de toile cirée aux petits carreaux, une baguette molle de la veille, les céréales glacées de sucre au paquet décoré d'un tigre souriant et, si les jours étaient fastes, un pot de pâte à tartiner. Son père aurait pris son café, tenant la tasse des trois doigts qui lui restaient à la main droite, sa mère aurait fait griller du pain de mie en regardant, distraite, les infos à la télé. " À 17 ans, Elise Maldue quitte son village de Crèvecoeur, en Picardie. Parviendra-t-elle à laisser derrière elle l'horizon trop étroit, la langueur des soirées trop longues, la perspective d'une vie déjà écrite ? Peut-on jamais se réinventer ? Dans une langue juste et délicate, un roman d'initiation à l'acuité troublante.
Notre avis
Crèvecoeur est le récit d'une jeune picarde qui, poussée par ses profs de lycée, tente une prépa littéraire à Amiens. "Une prépa, c'est quoi ? Combien ça coûte ?" demandent ses parents ouvriers, effrayés par la perspective de voir voir leur fille partir pour la ville et entreprendre des études qui, selon eux, n'aboutissent pas un vrai métier. Elle-même ignore tout du monde universitaire mais ce qu'elle comprend c'est que pour s'échapper de Crèvecoeur (son village natal) et ne pas avoir la même vie que les siens, les études sont sa seule porte de sortie.
Elise a pour elle l'intelligence mais surtout une volonté de fer, une motivation à toute épreuve qui va la pousser loin : jusqu'à HEC. Mais ce parcours est loin d'être simple. Elle ne part pas avec les mêmes chances que ses camarades, entraînés depuis tout jeunes à être les meilleurs, les plus cultivés, les plus forts. Face à cette différence de capitaux, il y a aussi, insidieuse, une certaine forme de mépris social. Sa façon de s'habiller, son léger accent picard, sa manière d'être, ses connaissances un peu limitées...tout en elle montre qu'elle n'est pas du même milieu et les gens qu'elle côtoie lui font comprendre.
Ce roman d'apprentissage, qui rappelle ceux de la fin du XIXe siècle, fera connaître à sa jeune héroïne bien des épreuves : entrer dans une nouvelle classe ne se fait pas sans peine. Rien n'est simple pour Elise qui, pour se réinventer, change de nom, coupe les liens avec sa famille, jette un voile sur son passé dont elle a honte.
Une fiction qui n'est pas sans rappeler les textes d'Edouard Louis, Nicolas Mathieu et bien sûr Annie Ernaux. Mais Emilio Sciarrino a su trouver son style : une écriture vive, élégante et un récit captivant : on suit Elise sur plusieurs années, il se passe mille choses dans sa vie, des hauts et des bas, même quand il ne se passe rien (pendant le confinement de 2020 par exemple), l'auteur développe une profonde réflexion sur le sens de la vie et l'utilité d'avoir de l'ambition.
En effet, force est d'admettre que s'élever socialement n'est pas qu'une question de mérite. Malgré l'accessibilité grandissante des études, les inégalités demeurent et la reproduction sociale met de plus en plus de temps à s'effacer. Cette fiction, bien que moins analytique que les récits d'autofiction d'autres transfuges de classe connus, nous offre un regard sociologique pertinent sur les dominations de tout ordre, sur le monde académique et sur l'émancipation "d'une femme du peuple". La vie d'Elise (et des autres femmes qu'elle incarnera) nous questionne également sur la notion du bonheur individuel et social.
En bref, un roman dense et percutant qui aborde de nombreuses thématiques qui parleront à un large public : aussi bien à des ados qu'à des adultes. Pour discuter de ce coup de coeur, nous avons le plaisir d'inviter l'auteur le samedi 29 mars à la Médiathèque de la Ferme du Buisson (Noisiel), l'occasion si vous le souhaitez d'aborder la question des transfuges de classe dans la littérature (et dans la vraie vie) et celle du processus créatif de l'écrivain.