De l'autre côté du lac

Prudhomme, Sylvain (1979-....)
Public :
Tout public
Lien vers l'oeuvre

Résumé

Aux abords d'un lac de haute montagne, à la lisière d'une réserve interdite aux humains, un groupe de chercheurs s'affaire. Parmi eux, une photographe aperçoit sur un des versants quelque chose qui échappe au regard de tous les autres. Les signes étranges s'accumulent, un corps est retrouvé. La photographe décide de rester là-haut, seule. Quelques mois plus tard, c'est elle qui, à son tour, disparaît.

Notre avis

Avec De l’autre côté du lac, Sylvain Prudhomme signe un roman très attachant, intime, dont la construction magistrale et la délicatesse de l’écriture capturent le lecteur dès les premières pages. Ce roman aux allures de conte, qui se tient à la lisière du réel et de la fiction, prend la forme d’une méditation poétique sur notre rapport au monde.

L’enquête qui traverse le roman naît au hasard d’une rencontre qui, on peut le supposer, aurait pu se muer en histoire d’amour. Mais le récit prend rapidement une autre tournure. En effet, la photographe rencontrée disparaît peu de temps après. C’est alors que l’enquête prend forme. La voix singulière du narrateur oscille entre faits avérés et suppositions, témoignages et imaginaire, ce qui laisse flotter un mystère entêtant tout au long du roman.

Au cœur de cette œuvre vibre l’appel du sauvage, et ce n’est pas pour rien que l’auteur évoque Jack London à un moment du récit. À travers des descriptions minutieuses, Sylvain Prudhomme déploie un univers intensément contemplatif où la nature, ses pierres, sa flore, sa faune ont une importance de premier plan. La montagne est certes montrée comme un lieu apaisant, où l’on peut se resourcer, mais aussi comme un territoire menaçant. Récit d'une disparition, De l’autre côté du lac est une réflexion sur le changement de vie, le basculement vers la solitude choisie.

Si Sylvain Prudhomme avait déjà intégré des photographies dans son précédent livre (Coyotte), c’était pour les besoins du documentaire. Elles accompagnaient en effet les récits contés lors du périple en autostop qu’avait entrepris l’écrivain à la frontière des Etats-Unis et du Mexique. Ici, elles accompagnent l’histoire de Paola Alba, qui photographie le lac sur plaques de verre. Accompagnant les descriptions du texte, elles ajoutent surtout au trouble ressenti par le lecteur, au point que celui-ci se demande si Paola a vraiment existé.

La grande force du roman réside dans son obsession du regard. Tout ici est affaire de perception. C’est le regard de cette femme qui contemple l'immensité, celui de la photographe, cherchant à saisir une vibration supérieure, un au-delà du visible. Le lac lui-même, en forme d’œil, devient le miroir de nos propres abîmes. Le lecteur est constamment happé par ce dialogue entre l’observateur et l’observé. Quand le regard se tourne vers l’inaccessible réserve naturelle, cette même réserve semble nous scruter en retour.

C’est dans cette logique que s’inscrit le groupe d’archéologues, figure collective et rationnelle du savoir, même si l’écrivain ne les réduit pas à un bloc uniforme. A travers leurs discussions, leurs doutes, leurs obsessions personnelles, chacun révèle une individualité propre. Leur présence introduit un contrepoint essentiel : là où Paola cherche à capter l’invisible, eux cartographient, datent, interprètent des traces tangibles. Face à la photographe, leur logique semble démunie. Prudhomme oppose ainsi deux manières d’habiter le monde. L’une tournée vers la mesure et l’archive, l’autre vers l’intuition et le mystère. Cette tension enrichit le roman d’une dimension presque philosophique, sans jamais alourdir le récit. Finalement, chacun cherche à sa manière : les archéologues scrutent, Paola voit des choses qu’ils ignorent et le narrateur s’efforce de voir, dans le brouillard des témoignages et le flou de son imagination, le destin de l’artiste.