Ni chaînes ni maîtres
Résumé
1759. Isle de France (actuelle île Maurice). Massamba et Mati, esclaves dans la plantation d'Eugène Larcenet, vivent dans la peur et le labeur. Lui rêve que sa fille soit affranchie, elle de quitter l'enfer vert de la canne à sucre. Une nuit, elle s'enfuit. Madame La Victoire, célèbre chasseuse d'esclaves, est engagée pour la traquer. Massamba n'a d'autre choix que de s'évader à son tour. Par cet acte, il devient un "marron", un fugitif qui rompt à jamais avec l'ordre colonial.
Notre avis
Alors que le sujet de l’esclavagisme outre-Atlantique demeure tabou et rare dans le cinéma français, la figure du marron reste quasi inexistante. Avec brio, Simon Moutaïrou parvient à traiter ces deux thématiques dans son film Ni chaînes ni maître, rendant un hommage particulier à la mémoire des esclaves fugitifs de Morne Brabant, l’une des plus hautes montagnes de l’archipel de l’île Maurice.
Inspiré d’une histoire vraie, nous suivons Massamba, esclave sur la plantation d’Eugène Larcenet en 1759. Érudit, Massamba parvient à se faire une place auprès du maître de la plantation, quitte à renier les principes de son ancienne vie. Il ne souhaite qu’une chose : voir sa fille, Mati, en sécurité et, un jour, libre. Mais cette dernière, à l’image de sa mère, ne supporte pas de voir son père dans cette soumission et ne le souhaite pas non plus pour elle-même. Une nuit, elle s’enfuit ; elle veut rejoindre ce lieu où seraient tous les esclaves fugitifs. Un lieu où elle serait libre à nouveau. Alors qu’Eugène Larcenet lance à ses trousses la plus grande chasseuse d’esclaves, Massamba n’a pas le choix : il doit devenir un esclave marron et retrouver sa fille avant elle. Nous le suivons alors dans cette course effrénée, mettant en avant l’amour d’un père pour sa fille.
Simon Moutaïrou, à travers ses dialogues, ses images et cette fin poétique, donne une lumière à des histoires importantes et souvent méconnues de notre passé à travers celles de Massamba et Mati. Dans un profond lyrisme, c’est tout le folklore africain, notamment avec l’image de Mami Wata, qui est mis en avant. De surcroît, en montrant la figure de ce père prêt à tout, le réalisateur dévoile également la force des femmes marronnes, souvent mises de côté par leurs homologues masculins. Comme les hommes, elles ont fui ; comme les hommes, elles se sont battues. Le personnage de Mati en est l’incarnation principale, tout comme celui de sa mère et tant d’autres encore au cours du film.
Les faits historiques extrêmement précis, étant le fruit d’un travail d’une dizaine d’années en collaboration avec l’historienne Vijaya Teelock, se ressentent énormément : rien n’est laissé au hasard, tout a sa place pour une raison précise. Tous les personnages annexes sont présents pour pousser le spectateur à se poser des questions et à éclairer des thématiques peu connues en France hexagonale.
Ce fut un plaisir d’entendre le réalisateur parler de la création de son œuvre et de toutes ses particularités dans l’épisode 119 du podcast Kiffe ta race intitulé Esclavage : briser l’impensé du cinéma français : casting au Sénégal pour les deux premiers rôles, découverte de cette histoire il y a douze ans lors d’un voyage à l’île Maurice... autant d’anecdotes qui donnent à ce film encore plus de légitimité. De plus, le réalisateur, très actif sur Instagram, n’a pas hésité à se déplacer dans les lycées et collèges, aux côtés des professeurs d’histoire, pour accompagner la réception de son film à des fins éducatives.
Autant de détails qui font que ce film détient une place importante dans mon cœur.