Résumé
L'autrice, aujourd'hui professeure d'université, raconte sans fard sa lente et difficile émancipation de son milieu familial : toxicomanes, ses parents ont longtemps vécu dans la plus grande précarité à Coventry, avant de retourner en Irlande, leur pays d'origine. Rien ne la destinait à faire des études, et encore moins à devenir écrivaine. Or ce récit de vie frappe par l'élégance de sa prose. Ce parcours, semé d’embûches, l’autrice le raconte avec une justesse et une simplicité qui forcent l’admiration. Jamais elle ne sombre dans le misérabilisme ni dans le sensationnalisme, alors que tout dans ces expériences extrêmes aurait pu l’y conduire. Jamais non plus elle ne s’attribue le mérite d’avoir su résister à ces circonstances. Bien au contraire, elle rend justice à ceux qui l’ont aidée à devenir ce qu’elle est aujourd’hui, proposant, chemin faisant, une formidable galerie de portraits. Lumineux et pudique, son livre dégage une incontestable force d’émotion.
Notre avis
Remarquable roman d'autofiction où l'autrice, désormais doctoresse en psychologie, raconte son enfance misérable au milieu de la drogue et de l'alcool. Dans ce destin de transfuge de classe à l'irlandaise, rien ne prédestinait la jeune Katriona à envisager de poser un pied à l'université. Elevée par des parents addicts, placée un temps en foyer d'accueil, n'ayant appris ni à se nourrir correctement ni même à se laver, enceinte à 15 ans, elle-même ancienne alcoolique, les lois élémentaires du déterminisme social condamnait la jeune fille à suivre les traces de tout ses proches. Et pourtant...
Particulièrement intelligente et déterminée à s'extirper de ces conditions sordides, elle fut poussée par des profs et quelques assistantes sociales et éducateurs à fournir les efforts nécessaires pour décrocher ses premiers diplômes, son premier appartement, élever son fils dignement...
Malgré l'immense montagne qui se dressait devant elle et plusieurs périodes de découragement, elle a réussi. Grâce à un programme d'accès à l'université (qui n'existe plus), elle a intégré le Trinity College, un rêve absolu mais terriblement exigeant. Elle est allée jusqu'au doctorat en élevant deux enfants et en continuant à porter à bout de bras une famille constamment au bord du précipice. Avant, elle avait pour objectif de vie d'obtenir "une petite maison à loyer modéré" et de vivre d'un chèque d'allocations tombant régulièrement, n'ayant que ce modèle de réussite à l'esprit, on lui a donné à voir autre chose.
Si elle rend hommage aux personnes qui ont cru en elle, elle pointe aussi les institutions défaillantes : les enseignants qui la méprisaient dès le plus jeune âge, les pompiers qui rechignaient à soigner ses parents en overdose, les services sociaux pas toujours bienveillants. Dans ce texte qui déroule cette vie incroyable sans misérabilisme, Katriona O'Sullivan expose factuellement les conditions de sa réussite mais aussi celles qui auraient pu la faire échouer. C'est franc et poignant mais il y a malgré tout une certaine pudeur. La lucidité de l'autrice donne une vision d'ensemble tout à fait claire : on peut (les individus et la société) choisir d'aider ou non les personnes au plus bas de l'échelle sociale. L'amour, l'amitié et la solidarité qui se dégagent de ce texte nous prouvent aussi leur force d'action.
Malheureusement, l'autrice irlandaise dresse le bilan actuel des politiques sociales : le programme du Trinity College est beaucoup plus restrictif, beaucoup d'allocations ont été coupées, les services sociaux ont moins de moyens. Elle ne cache pas son inquiétude : ce qui a été possible pour elle dans les années 90-2000 sera beaucoup plus dur pour un jeune d'aujourd'hui. Reconnaissante et fière du chemin parcouru, elle nous offre un texte fort et marquant qui devrait faire date.