Episode 3 : De la richesse orchestrale à l'épure
Vous êtes sur la page du troisième épisode de la Saga Miles Davis.
Miles and Gil, le retour
En plein questionnement, Miles se voit suggérer par George Avakian d’explorer de nouvelles voies. C’est ainsi qu’une collaboration qui aboutira à quatre albums commence avec Gil Evans. Il s’agit désormais d’intégrer de la musique classique au répertoire du trompettiste dans des arrangements nouveaux. Léo Delibes, George Gershwin, Manuel de Falla et Joaquin Rodrigo.
Initiée en 1957 avec Miles Ahead, une excellente trilogie voit le jour. Avec Porgy and Bess et Sketches of Spain, elle permet au génie de chacun des créateurs de se compléter à merveille.
Miles Ahead est un disque qui présente des quasi-concertos avec pour soliste Miles Davis au bugle. L’orchestre est riche et les arrangements parfaitement aboutis. Au sein de cet album de cool jazz dont les compositions sont signées par des pointures de musique américaine, on trouve une interprétation de la mélodie Les filles de Cadix de Léo Delibes.
La série de disques se poursuit avec le célèbre Porgy and Bess (1959) qui propose une magnifiques réécriture de l’opéra de Gershwin. Grand orchestre, subtils arrangements, son voluptueux, musiciens excellents, Porgy and Bess est sans doute la meilleure collaboration Evans/Davis.
Sketches of Spain (1960) est un autre album réputé du trompettiste. Il a fait sensation en proposant une version novatrice du célèbre adagio du Concierto de Aranjuez. Cette fois-ci, les musiciens de jazz sont accompagnés par des instrumentistes classique et ce cocktail renouvelle la manière de penser la musique. Cet album appartient au courant nommé Third stream que le compositeur américain Gunther Schuller avait initié en 1957. Il s’agit d’une fusion entre le jazz, le classique et la world music, une forme hybride entre improvisation et musique écrite. Outre le titre phare qui ouvre l’album, il ne faut pas oublier la magnifique interprétation d’un extrait de El amor brujo de Manuel de Falla (Will o' the Wisp). Et aussi, la belle composition flamenco de Gil Evans, Solea.
En 1963, le duo Evans/Davis sortira Quiet Nights. Après le succès du single Desafinado (Stan Getz, 1962), Columbia a souhaité suivre le mouvement et proposer un disque de bossa nova aux deux artistes. L’album, enregistré péniblement, est sorti sans le consentement des musiciens. Le résultat n’est pas à la hauteur des disques précédents.
Kind of Blue
Et voici Kind of Blue, l’album le plus célèbre de Miles Davis (du jazz ?). C’est entre mars et avril 1959 qu’est enregistré ce jalon de l’histoire de la musique. A cette époque, Miles commence à se lasser de la formule éprouvée qui consiste à improviser sur une grille harmonique assez complexe qu’offraient alors les chansons devenues des standards.
Reprenant le groupe de Milestone, mais avec deux nouveaux pianistes (Bill Evans et Wynton Kelly), l’album donne au jazz modal son mètre étalon. Sous l’influence de Bill Evans, Davis s’éloigne du style hard bop pour expérimenter un nouveau système harmonique. Il s’agit désormais d’improviser sur deux ou trois accords afin de laisser libre cours à l’imagination des solistes. Les compositions sont toutes signées Davis ou Davis et Evans. Le pianiste, qui déploie un jeu impressionniste, donne une couleur nouvelle à la musique de Miles. Le titre Blue in Green est un formidable exemple de la symbiose entre les deux artistes.
Kind of Blue est entièrement basé sur la modalité, ce que le trompettiste avait expérimenté avec le titre Milestones sur l’album éponyme. Cela a pour effet de mettre en avant le talent mélodique des interprètes qui ont la possibilité de laisser libre cours à leur imagination de manière plus ouverte.
So What, première plage du disque, présente une introduction emplie de mystère qui nous indique que nous sommes entrés dans quelque chose d'inexploré. Miles Davis nous propose un thème sur un seul accord, qui se répète en augmentant d’un demi-ton, créant ainsi une tension, et ce procédé va courir tout au long des 9 minutes que dure le morceau. Nous voici donc plongés dans un nouvel univers, déroutant au premier abord et peu à peu délicieusement fascinant. So What a depuis envoûté des générations de mélomanes.
Deux titres en forme de blues sont également présents sur le disque, All Blues est une valse voluptueuse où Bill Evans place des accords aux couleurs chatoyantes pour soutenir les soli inspirés de ses collègues avant de nous offrir son propre moment de suspension. Quant à Freddie Freeloader sur lequel Wynton Kelly tient la partie piano, ce qui contraste avec le jeu d’Evans, il donne une tonalité différente et apporte un atout supplémentaire à l’album.
Pour terminer en beauté, la composition Flamenco Sketches, signée Davis et Evans, nous emmène dans le moelleux d’une rêverie hispanisante où tout se fait délicatesse. Le jazz n’est désormais plus le même.




