Retour au goudron
La rentrée littéraire est de nouveau sur le devant de la scène avec ses 461 romans publiés, ses auteurs attendus, ses surprises. Mais cette année, le véritable évènement réside dans la publication du livre Retour au goudron, d’Infernus Iohannes. En effet, ce roman se retrouve décliné en 11 volumes, chacun publié chez un éditeur différent. Une aventure inédite dans l’histoire de la littérature.
Quel est donc ce projet ?
Comme indiqué dans l’avant-propos du site internet qui lui est dédié, « Retour au goudron est une performance, et c’est aussi l’ultime titre de l’édifice post-exotique ».
Vous avez dit post-exotisme ?
Le post-exotisme est un terme et un genre créé par l’écrivain Antoine Volodine en 1985. Il prend naissance à travers un livre publié chez Denoël, dans la collection Présence du futur, Biographie comparée de Jorian Murgrave. Dans l’œuvre post-exotique, il y a certes un univers onirique, fantastique, catastrophique, tout cela décrit avec le plus grand sérieux, dans un style littéraire exigeant, très travaillé. Mais on trouve aussi de l’absurde (une proximité certaine avec Samuel Beckett et sa mise en scène du vide et de l’attente) et de l’humour, que l’auteur nomme lui-même « humour du désastre ». Le post-exotisme part du constat de l’échec de l’humanisme, de la perte, de la fin de l’idéal révolutionnaire. Les personnages qui peuplent ses livres sont habités par un grand pessimisme mais sont malgré tout encore portés par l’espoir et le courage.
Antoine Volodine, qui est l’un des hétéronyme de Jean Desvignes, n’est pas le seul écrivain à s’être illustré dans le courant du post-exotisme. Elli Kronauer, Manuela Draeger et Lutz Bassmann ont également participé à l’aventure, à ceci près qu’ils sont aussi des hétéronymes de Volodine. Pour pimenter encore un peu la chose, le collectif Infernus Iohannes, qui s’était illustré à travers les voix de Miaki Ono, Molly Hurricane et Maria Soudaieva dans Débrouille-toi avec ton violeur, fait son grand retour et signe ce monument qu’est Retour au goudron. Infernus Iohannes, bien sûr, n’est autre qu’Antoine Volodine qui a décidé, à travers cette signature, d’enterrer le post-exotisme.
Antoine Volodine a en effet décidé de mettre un terme à son travail d’écriture après 49 titres constituant le corpus du post-exotisme. Lui qui a réussi à achever l’œuvre de sa vie, termine dans un beau geste de créateur en disant « Je me tais ».
Pourquoi 49 titres ?
Cela fait écho au chiffre bardique 49 qui représente un état intermédiaire entre la mort et la renaissance. Antoine Volodine est en effet fasciné depuis bien longtemps par le Bardo Thödol ou Livre des morts tibétain. En 2004, il avait publié le livre Bardo or not bardo (Le Seuil) et aujourd’hui l’un des onze volumes de Retour au goudron s’intitule Bardo solo. Le Bardo Thödol est un livre auquel se réfèrent tous les auteurs post-exotiques. Ce livre est conçu pour être lu par un moine à l’oreille d’un défunt, durant les 49 jours que dure le voyage après son décès. Dans le bardo, les contraires disparaissent. Plus de passé, de présent ou d’avenir, de chaud et de froid, de haut et de bas. La frontière entre rêve et réalité est abolie. Il n’y a donc plus de crainte d’affronter la mort, mais la peur de quitter le bardo et de se réincarner dans une entité inconnue, en passant dans des matrices effrayantes.
Une entreprise collective
Il faut saluer dans cette entreprise le soutien des onze éditeurs. Malgré l’exigence de l’écriture et la folie d’un tel projet, à un moment où le livre connait de tristes heures, petits et grands éditeurs, connus ou plus confidentiels, tous ont dit oui. Les 343 brochures bardiques qui constituent Retour au goudron ont ainsi été édités en 11 volumes. Et c’est avec enthousiasme que les onze éditeurs ont pris part à l’aventure afin que puisse sortir simultanément, le 27 août 2026 les titres suivants :
Bardo solo (Actes Sud)

Bardo solo est l’une des composantes de Retour au goudron, l’ultime performance littéraire du post-exotisme. Bardo, parce que c’est ainsi que se nomme le monde flottant où le décédé chemine quarante-neuf jours avant de renaître, assailli par des visions, des souvenirs et des rêves. Solo, parce que cette longue marche s’effectue sans compagnon ni compagne. Ici, Infernus Iohannes choisit de mettre en scène cette déconcertante épreuve. Il imagine un spectateur assistant à quarante-neuf saynètes successives, parcourant une mort devenue théâtre, avec des comédiens et des comédiennes qui ne tiennent pas compte de lui, ou parfois s’adressent à lui sans attendre qu’il réponde.
Chagrins (Editions de Minuit)
Deux sœurs confrontées à la mort et à la séparation ; une femme qui découvre que son existence répétitive est une illusion ; deux frères qui se rejoignent dans l’enfance, dans le sang et dans la magie des dragons. Sororal ou fraternel, l’amour ne peut plus transformer l’inquiétante réalité : il est trop tard. Comme souvent dans les fictions post-exotiques, l’humour tempère l’horreur. La mélancolie est ici à l’honneur. Mais au premier plan sinue la vieille, l’essentielle interrogation : qu’est-ce qui peut bien nous attendre après la vie ?
Défections et Cie (Rivages)
Morts ou vivants, soldats perdus, moines épuisés, justiciers de seconde zone, les personnages de ce livre ont en commun une tendance refoulée à la rébellion. Des chefs lointains, des maîtres idiots les ont poussés dans une impasse. Le destin les écrase. Rôdent alors des solutions suicidaires, ou l’idée d’abandon, ou encore le tabou de la désobéissance. Frère 1011, par exemple, a abouti sur une plage après la destruction totale du monde. Va-t-il écouter les conseils des déités qui bronzent à côté de lui, et qui prétendent que tout est fichu ? Ou partira-t-il évangéliser les crabes qui sont les seuls survivants du désastre ?
Dernière livraison (La Marelle)
Dans ce volume, composé des septs ultimes cahiers bardiques, on trouve :
— Sept titres, avec des auteurs le plus souvent fantaisistes, avec à chaque fois une liste « du même auteur » ou « des mêmes auteurs »
— Des « brèves de dortoir », bref récits de rêves collectés au saut du lit, livrés bruts, sans commentaires ni embellissements, et une partie ultime intitulée « brèves de mouroir » (avec la fameuse dernière phrase « Je me tais. »)
— Des photos d’un lieu désormais fantôme : le « port intérieur » de Macau au temps où il n’avait pas encore été détruit
— Un texte en prose, « Le voyage de Gompo », qui se poursuit de titre en titre. Ce récit narre la traversée, celle de Gompo et de sa compagne involontaire Giulietta à bord d’un radeau pompeusement nommé hydroplane, d’un paysage de marécages qui semblent interminables. Ils demeurent longtemps étrangers l’un à l’autre, silencieux, affrontant ensemble mais sans les partager la pesée sur eux du ciel infini, l’angoisse de s’être égarés parmi les herbes, les brumes nauséabondes, la lenteur affolante de leur progression. Puis la pluie les rapproche…
La Grande Misère (Editions de l’Olivier)
Un petit groupe de survivants avance sans relâche à travers des landes désertes. Parmi eux, une ancienne moinesse dont les prières semblent aimanter le désastre, et un barde qui, la nuit venue, chante la fin de tout. La marche s’étire, ponctuée de rencontres inquiétantes, d’attaques de loups, d’incidents tragiques qui démantèlent peu à peu la fragile cohorte. Sur leurs traces se met en route une étrange bonzesse chargée de remettre ces rescapés sur un chemin moins éprouvant. Mais pour ceux qui restent, l’errance se poursuit, prenant parfois la forme d’un western ralenti et déjanté.
Les meilleurs d’entre nous (Seuil)
Dans un monde noyé sous une pluie éternelle, deux policiers errent parmi les ruines d'une civilisation dissoute, incapables de distinguer les vivants des morts, le réel du délire. Dépouillés, perdus, parfois déjà cadavres sans le savoir, ils s'acharnent pourtant à "enquêter" : retrouver des voleuses fantasmées, reconstituer un crimer qui semble les impliquer eux-mêmes, sauver ce qu'il reste d'un ordre disparu.
Ce volume déploie une mosaïque de destins post-apocalyptiques : clowns promis au peloton, prêtres analphabètes brandissant Frankenstein comme texte sacré, vieilles chamanes qui invoquent des esprits interdits, révolutionnaires fanatiques rééduquant les valets des riches, enfants à naître qui complotent dans l'ombre du ventre maternel, exorcistes épuisés errant dans les sous-bois.
Après la catastrophe, les humains persistent à rejouer leurs croyances, leurs peurs et leurs folies à travers un humour ravageur et une poésie de fin des temps... comme si l'effondrement n'avait rien résolu.
Malaise chez les plongeuses (La Volte)
Plonger, partir en apnée au fond des rêves, changer d’univers, pas de problème quand on a reçu un entraînement d’excellence. Or, une fois sur zone, les imprévus se multiplient, et les envoyées spéciales ne sont plus très sûres que leur mission ait un sens. Elles ont atteint l’au-delà du noir et elles sont seules. Sur la terre d’où elles viennent, rien ne va plus. L’humanité vit ses derniers moments, laïcs et religieux font alliance, comptant sur la magie, la prière et quelques voyageuses oniriques pour que l’espèce dominante ne s’éteigne pas : c’est dire où elle en est dans son naufrage, cette fameuse espèce.
« – Si je résume, je vais devoir copuler, dans l’huile, avec une scolopendre, dit Sawannah.
– C’est ça, dit Schromm. »
Mémoire, mode d’effroi (Robert Laffont)
Leur mémoire est morte ou fluctuante, vertigineusement incertaine, leur présent se résume à une succession de cauchemars. Bien souvent, les personnages de ce livre ont peine à croire en leur propre existence. Ils se demandent même si un jumeau perdu ou un intrus n’est pas en train de parler à leur place. Ils se raccrochent à des souvenirs improbables pour tenir bon et poursuivre ce qui leur reste de rêve et de semblant de vie. Certains se situent dans un au-delà lugubre, d’autres se réfugient dans des épopées intra-utérines. L’ombre les entoure, leur malaise empire, de terribles violences passées les hantent. Et pourtant ils doivent marcher encore. La fin ne vient pas. Qu’elle soit désirée ou non, elle ne vient pas.
Survies minuscules (Editions du Sous-sol)
Infernus Iohannes nous propose ici sept « contes moraux » à haute teneur d’absurdité angoissante, dont les protagonistes n’ont pas toujours figure humaine. Loin de là. Toutefois, la moralité sur laquelle se terminent ces histoires a une portée générale, et elle sera peut-être utile au lecteur ou à la lectrice qui se retrouveront un jour dans un rêve post-exotique. Un exemple parmi d’autres : « Dans les auberges enfumées comme ailleurs, si possible éviter l’ivresse du succès, toujours annonciatrice de défaite. »
Ultimes sursauts (La Fabrique)
Infernus Iohannes nous propose ici sept « contes moraux » à haute teneur d’absurdité angoissante, dont les protagonistes n’ont pas toujours figure humaine. Loin de là. Toutefois, la moralité sur laquelle se terminent ces histoires a une portée générale, et elle sera peut-être utile au lecteur ou à la lectrice qui se retrouveront un jour dans un rêve post-exotique. Un exemple parmi d’autres : « Dans les auberges enfumées comme ailleurs, si possible éviter l’ivresse du succès, toujours annonciatrice de défaite. »
Zone crypte, zone miroir (Verdier)
À la frontière entre poésie sombre et anecdotes post-humaines, marqué par une réflexion désabusée sur la fin de tous nos vieux rêves, Zone crypte, zone miroir ouvre des fenêtres sur des paysages et des personnages fantastiques. Il les referme, puis il les ouvre à nouveau : par le pouvoir de l’écriture et de la magie, les mondes ont changé, les personnages portent le même nom mais sont autres.
L’onirisme gouverne, souffrance et absence d’espoir dominent, mais elles sont battues en brèche par l’humour et une étrange, constante recherche formelle. Structure rigoureuse, images folles, histoires vibrantes, on tient là certainement un des objets les plus accomplis du post-exotisme.










