Le fait divers dans la littérature
Une affaire qui roule...
True crime, non-fiction, livre-enquête, roman policier "inspiré de faits réels"... le fait divers déchaîne les passions depuis bien longtemps et, depuis quelques années, occupe une place de choix dans les librairies et bibliothèques. Phénomène parfois difficile à saisir, il donne pourtant naissance à des œuvres de qualité, témoignant d'une société qui, parfois, faillit. Au-delà d'une fascination étrange pour des affaires sordides, il faut y voir les interrogations des autrices et des auteurs et, parfois, quelques réponses : pourquoi certains individus basculent-ils dans le crime ? Où a-t-on échoué ? Comment éviter que cela se reproduise ? Le recul de ces observateurs permet un regard différent.
Si l'on fait parfois culpabiliser les amateurs de true crime, les spécialistes du genre pensent qu'il est en fait plutôt sain de s'intéresser à ces affaires, car l'on ne perd jamais de vue la limite entre le bien et le mal !
Émissions de télé, podcasts, chaînes YouTube et livres en tout genre, le fait divers a le vent en poupe. Les supports varient, mais la recette est la même : il faut captiver. Devenu un véritable business, le true crime est rentable. Avec différents niveaux de lecture et des approches variées, le monde du livre peut connaître des succès relatifs quand il s'engouffre dans la littérature du réel.
Une bonne vieille recette
On connaît le true crime à l'américaine qui répond à une tradition littéraire bien particulière. À mi-chemin entre l'enquête et le roman, nous trouvons la référence du genre avec De sang-froid de Truman Capote. Dans cette œuvre, Capote revient sur une affaire qui l'a marqué en 1959 : le quadruple meurtre de fermiers du Kansas.
Inspiré également par un sordide fait divers, Les Frères Holt, de Marcia Davenport, raconte l’histoire des frères Collyer qui ont défrayé la chronique new-yorkaise à la fin des années 40. Excentriques et vivant reclus, les deux frères ont été découverts ensevelis sous plus de 130 tonnes de déchets et d’objets en tout genre : 25 000 livres, 14 pianos, le châssis d’une Ford Model T... La cécité d’Homer et la syllogomanie sévère dont souffrait Langley ont été la cause de leur perte.
Citons également le nouveau journalisme de Tom Wolfe, qui élevait au rang d'art l'acte d'enquêter. Une enquête où le journaliste est un narrateur très impliqué, qui use de techniques littéraires. Nous sommes dans les années 1960-1970 et la presse américaine redécouvre la force des articles longs, fouillés, qui révèlent des choses importantes. Nous pensons par exemple à The New-Yorker,à The Atlantic ou à Rolling Stones. Tom Wolfe publie en 1973 une anthologie d'articles de ce genre, écrits par Joan Didion, Norman Mailer ou Truman Capote. Ces textes particulièrement soignés pouvaient donner naissance à des livres (comme celui de John Hersey en 1946, où il parle longuement d'Hiroshima). Cette tendance de publier des livres-enquêtes perdure d'autant plus aujourd'hui car la presse emploie beaucoup moins de journalistes, imprime moins de pages et est contrainte par toujours plus d'économies. Le livre est donc le support privilégié des journalistes qui ont besoin de temps et d'espace pour leurs enquêtes qui s'étalent parfois sur plusieurs années.
Il y a donc, chez les auteurs comme chez les consommateurs américains, un très fort attrait pour cette littérature. Mais, pour certains spécialistes, cette tradition littéraire trouve ses racines dans le réalisme européen de la fin du XIXe siècle : Zola, Hugo, Balzac ou encore Dickens.
Dans les années 30, André Gide, passionné de faits divers, lança une collection dédiée chez Gallimard. Il prévoyait dix titres pour sa collection "Ne jugez pas", il n'y en a eu que trois. En France, les éditeurs ont mis beaucoup de temps à trouver une approche efficace et qualitative. Quelques titres hors collection sont sortis du lot, mais, globalement, ce qui est jugé comme étant un "mauvais genre" peine à se faire une place durable et respectée.
Entre 1992 et 1994, Fleuve Noir lance "Crime Story", une collection qui revient sur des affaires historiques.
Pour Marion Mazauric (éditions Au diable Vauvert), les auteurs français ont trop de mal à se détacher d'une écriture normative et à accepter de travailler sur un genre populaire. Celle qui a contribué à la collection "Crimes et Enquêtes" chez J'ai lu (un des rares exemples de succès) estime cependant que les marges étaient faibles et le public plutôt "niche et intello", désireux de ne pas être étiqueté comme voyeuriste. Difficile aussi pour les Français de se détacher d'une enquête trop "technique" avec en annexe des procès-verbaux, des cartes, des données obscures et des notes de bas de page à rallonge. La nouvelle vague d'autrices et d'auteurs a heureusement compris l'intérêt du romanesque pour parler de ces enquêtes complexes.
Mais parfois, toute la bonne volonté des écrivains ne suffit pas. La spécificité française, c'est aussi que l'accès à l'information judiciaire est beaucoup plus restreint. Les sources, les témoins, les policiers peuvent être moins accessibles à cause de la réglementation ou par une volonté réelle d'entraver une potentielle enquête parallèle.
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Enfin, citons la petite dernière : la collection "L'affaire qui..." inaugurée en 2026 par l'autrice de polars Michèle Pedinielli chez les éditions de L'Aube. En partenariat avec le site Retronews qui répertorie les archives de presse (BNF), cette collection traite d'affaires anciennes, qui se sont déroulées entre 1846 et 1930, idéale pour les amateurs d'histoire ! On peut notamment plonger dans l'affaire de Violette Nozières, la parricide, sous la plume de Jérôme Leroy. L'intérêt de cette collection est que chaque auteur choisit une affaire qui le touche et en parle avec sa propre sensibilité. Avec L'affaire qui..., nous voyons ainsi que certains faits divers ne tombent jamais complètement dans l'oubli, surtout s'ils possèdent un certain degré d'horreur et de mystère.
Pour les prochaines parutions (prévues jusqu'en 2029), les noms de Marion Brunet et Laurence Biberfeld circulent... affaires à suivre, donc !
Nous avons cité la multiplicité des formes. Il y a également parmi les livres, diverses approches possibles. Le style narratif, la forme choisie et l'équilibre entre fiction et réalité vont façonner le récit qui peut parfois devenir un véritable objet littéraire à part entière. Nous avons aussi des genres hybrides : Justin Morin assume par exemple de basculer dans l'imagination dans la deuxième partie d'On est plus des gens normaux. En revenant sur ce drame qui a tué une enfant de 13 ans en 2019 en Seine-et-Marne, l'auteur voulait avoir le point de vue de la sœur du coupable, mais celle-ci a refusé, il prévient donc ses lecteurs qu'il ne peut qu'imaginer les pensées de celle-ci sur l'acte de son frère. Un parti-pris qui peut dérouter quiconque serait à la recherche de vérité.
Pour Christelle Centi (spécialiste de littérature américaine) le true crime est un genre aux frontières mouvantes, le rapport entre la réalité et la fiction est constamment questionné. L'interrogation sur la légitimité des auteurs et autrices à se saisir d'un fait réel est normale : est-ce de l'opportunisme ? Une manière de rétablir la vérité ? Quel impact veulent-ils produire sur la société ? Il n'y a pas de réponse absolue, mais l'on peut constater dans un premier temps les qualités littéraires d'un récit et ses facettes révélatrices d'une classe sociale, d'une histoire, d'une certaine sociologie (Laetitia d'Ivan Jablonka, L'Adversaire d'Emmanuel Carrère ou les livres de Philippe Jaenada).
True Crime, non-fiction, quelle différence ?
Si les histoires vraies vous intéressent, vous avez sûrement croisé les termes de true crime, de non-fiction ou de livre-enquête. Il y a en réalité une dizaine de termes qui gravitent autour de la littérature du réel mais, globalement, les subtilités de forme finissent par se rejoindre.
True crime désigne en français la criminalité réelle, sur écran ou dans un livre. Le récit emprunte tous les codes d'un polar haletant : un peu d'angoisse, du suspense, des suspects, une enquête et surtout une ambiance créée pour que le lecteur ne lâche pas son livre. Le true crime revêt un aspect addictif ; le spectaculaire et le choquant l'emportent malheureusement souvent sur une analyse socio-psychologique plus fine qui permettrait de comprendre un peu mieux les affaires.
La non-fiction aborde des sujets un peu plus vastes, pas forcément liés au crime. Cette littérature créative non romanesque se base sur un fait réel pour parler, par exemple, d'un fait de société, d'un événement historique ou d'un fait divers. Citons en France L'adversaire où Emmanuel Carrère s'empare de l'affaire du Docteur Romand et Le quai de Ouistreham où la journaliste-reporter du Nouvel Observateur Florence Aubenas relate les conditions de travail des femmes de ménage à bord des bateaux, un milieu qu'elle a infiltré pour mieux en parler et en restituer l'ambiance. De l'autre côté de l'Atlantique, Davis Grann a notamment écrit sur les disparitions de membres de la tribu Osage de l'Oklahoma dans les années 20 (Killers of the flower moon) ou encore sur le naufrage du HMS Wager en 1740 (Les Naufragés du Wager). Pour certains, la signature d'un journaliste sur une enquête liée au crime est, logiquement, gage de qualité.
Enfin, l'arrivée des plateformes de streaming a rebattu les cartes. Parmi les séries qui fonctionnent le mieux, on trouve toujours un true crime. Ce qui pose d'ailleurs une réelle question éthique. La série sur Jeffrey Dahmer (le tueur de Milwaukee) avait indigné les familles de victimes, poussant les producteurs à clarifier leur positionnement. Mais les nouvelles productions ne cessent de fleurir, jouant allégrement avec le trash et ne prenant pas plus de précautions pour accompagner les spectateurs. Côté éditorial, les livres liés aux affaires mises en lumière jouissent d'un rebond des ventes. Mon fils est Jeffrey Dahmer, écrit par son père, a été réédité après la diffusion de la série. En revanche, le livre sur les frères tueurs Menendez (Robert Rand, Dark Side) a attiré beaucoup moins de lecteurs que de spectateurs.
Éditions, collections, auteurs : tour d'horizon du fait divers dans la littérature contemporaine
Dans les médias, le traitement des faits divers a souvent donné lieu à des dérives. L'instantanéité et la nécessité de générer de l'audience empêchent de présenter les faits de manière circonstanciée. L'émotion prend alors le dessus et l'on sait qu'elle est une puissante mobilisatrice d'opinions.
L'écriture et la publication d'un livre une fois qu'une affaire est passée permet alors une prise de recul bienvenue. Disposant de presque tous les éléments (dossiers, témoignages, enquête, procès), l'auteur ou l'autrice a le champ libre pour revenir sur les faits, proposer une analyse, voire de nouvelles hypothèses en cas de cold case (crime non résolu).
Nous vous proposons un petit tour d'horizon des éditions, des collections et des auteurs qui ont retenu notre attention et qui, selon vos goûts, pourraient vous plaire.
- Les éditions du Sous-Sol
Créée par Adrien Bosc en 2011 dans le sous-sol des Éditions Allia, Le Sous-Sol est la première maison d'édition française à publier de la "narrative non fiction". À ses tous débuts, la défunte revue Feuilleton proposait aux lecteurs le meilleur "des reportages étrangers et de non-fiction". Le genre, tel qu’il a vu le jour dans les années 70 sous la plume des grands reporters américains comme Tom Wolfe, mêle l’enquête et la rigueur journalistique à l’écriture romanesque. Par la suite, la collection Feuilleton Non-Fiction, pionnière de ce genre singulier à la frontière de l’essai et du roman, publie entre autres David Grann, la poétesse Maggie Nelson, Gay Talese…
Texte de référence, Le journaliste et l'assassin, Janet Malcom y interroge les frontières parfois floues de la relation entre le "romancier" et son sujet. Rompue aux sujets et thématiques complexes, elle y fait le récit de l'amitié trouble entre un journaliste et un prisonnier. Le texte aborde des thèmes comme la trahison et la duplicité, le dilemme moral et la liberté d'expression. Il est d'ailleurs considéré par nombre d'écrivains comme un livre fondateur du genre et pose les jalons à ne pas dépasser entre l'écriture et son sujet.
Pour ceux qui le souhaiteraient, l'émission littéraire Le Book club sur France Culture, a consacré un épisode sur Janet Malcolm avec Adrien Bosc et Ariane Chemin.
- Éditions Marchialy
Né en 2016 de la rencontre de passionnés de littérature du réel, Marchialy a vu le jour avec la publication du premier texte de Jake Adelstein : Tokyo Vice. Le texte, refusé par plusieurs maisons d'édition, a connu un très beau succès de librairie à sa sortie. Le nom de la maison d'édition est un clin d'œil au prisonnier connu sous le nom de l'homme au masque de fer, et dont le nom de code à l'époque était justement Marchialy.
Les éditeurs ont constitué un catalogue éclectique tout en respectant une ligne directrice stricte : le réel. Ils ont ainsi articulé leurs publications autour de trois grandes familles de textes : les récits qui s'emparent de sujets d'actu, les reportages à la limite du roman d'aventure et le fait divers.
Ils ont fait le choix de publier peu, quatre titres par an, pour proposer des ouvrages de qualité au public. La réalisation des couvertures a été confiée à l'atelier parisien Bureau Brut, qui utilise la technique de la linogravure pour la conception des différentes images.
- Les éditions Paulsen, collection "La Grande Ourse"
Au début des années 2000, Paulsen se spécialisait dans les récits d'aventures nordiques, de la Sibérie à l'Arctique en passant par le Grand Nord Canadien. La rencontre et le rachat des éditions chamoniardes Michel Guérin en 2012 insufflent un nouvel élan à la maison d'édition. Celle-ci, spécialisée dans les récits de montagne et d'alpinisme, propose également des rééditions de textes classiques.
La collection La Grande Ourse a vu le jour en 2023 et reste fidèle à la ligne éditoriale de la maison. Elle propose des récits d'explorations, des faits réels et des enquêtes situés dans des environnements pas franchement hospitaliers.
La création de la collection a permis d'élargir le spectre des aventures pour proposer des récits en Antarctique, Scandinavie, au fin fond des États-Unis ou en France. À mi-chemin entre le fait divers et le récit d'aventure, la Grande Ourse offre ainsi aux lecteurs une immersion dans un ailleurs parfois hostile, sauvage et inaccessible.
- Les éditions Darkside
Quand la réalité dépasse la fiction, on imprime la réalité.
En 2022, c'est Hachette qui se lance dans le true crime avec le label Dark Side. Sous la houlette de Stéphane Rosa et Mélanie Jean, Dark Side publie une multitude de supports : romans, documentaires, essais, et même magazine (Pulp Non Fiction)... Il s'intéresse également aux gangs (les Américains impliqués dans le milieu du rap ou les Peaky Blinders en Angleterre).
Lancé grâce au succès du premier livre du célèbre Youtubeur McSkyz (Tremblez !), Dark Side a une approche plus sensationnaliste que d'autres éditeurs, mais possède un catalogue varié. Nous trouvons par exemple le très bon Anatomie d'une haine de Bertrand Puard, un roman qui relate la tuerie du Grand-Bornand en 2003. Sophie Loubière y a publié Une minute de silence, qui évoque l'affaire du député Jean-Marie Demange.
Immersion dans le monde de l'art, de l'industrie pharmaceutique, de la cybersécurité ou encore dans la psyché des criminels, Dark Side brasse large. Du divertissement à l'information, du témoignage à l'enquête, le label d'Hachette a fait le pari de la diversité éditoriale, quitte à souffrir d'un manque d'identification de la part du lectorat.
- 10/18-Society et 10/18-Libération
Vous avez sûrement entendu parler du phénomène de presse de l'été 2020 : le dossier choc d'une enquête parue dans deux numéros spéciaux du magazine Society (groupe SoPress). Alors que la France se déconfine, les amateurs de true trime s'arrachent le magazine devenu introuvable dans les bureaux de presse. Habitué des enquêtes fouillées et au long cours, Society frappe fort en s'attaquant au plus grand cold case français : la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès, soupçonné d'avoir tué toute sa famille et d'avoir enterré les corps sous la terrasse de la maison.
Des années de travail, 77 pages d'enquêtes sur deux numéros, 4 journalistes en lien étroit avec des proches de l'affaire, des témoignages inédits : la tâche est immense et la sortie du dossier fut retentissante. Grâce à une collaboration judiciaire rigoureuse, l'enquête policière a été respectée, mais surprise, les journalistes ont permis de mettre au jour de nouvelles pistes sérieuses.
Le coup éditorial est réussi : 400 000 exemplaires ont été tirés des numéros 136 et 137, plusieurs réimpressions ont dû être faites tant la demande était grande. On avait pas vu ça depuis bien longtemps en France ! De quoi se remettre des chutes de ventes dues au Covid. Franck Annesse, le fondateur de la revue, a fait de son obsession personnelle un sujet d'enquête parfait. Il se dit qu'il arrêtera son magazine quand le tueur sera retrouvé...
Cet événement donne des idées à Society qui va se lancer dans l'édition de livres. L'association avec l'éditeur 10/18 donne naissance à une collection exclusivement tournée vers le true crime américain. En 2023, la directrice éditoriale Elsa Delachair confie à des journalistes français le soin de revenir sur des affaires américaines. L'Affaire Alice Crimmins sera le premier titre de la collection, Alice Renevier revient sur ce fait divers de 1965 où une mère est accusée d'infanticide sur fond de préjugés sociaux et culturels. 20 000 exemplaires seront écoulés.
Ces petits livres à prix réduit rappellent les feuilletons journalistiques à l'ancienne.
Suivront L'Affaire du Golden State Killer de William Thorp et L'inconnu de Cleveland de Thibault Raisse, d'importantes opérations de lancement assurent le succès commercial de cette collection. Un succès qui s'essoufflera quelque peu (entre 13 000 et 17 000 exemplaires). Dix titres sont actuellement disponibles.
Les auteurs, jeunes journalistes influencés par Society, les éditions du Sous-sol et Marchialy, assument leur regard subjectif selon Elsa Delachair. Ils s'autorisent un pas de côté pour porter une analyse personnelle aux affaires et au contexte social de celles-ci. Nous avons ainsi un éclairage percutant sur le phénomène des disparitions de jeunes femmes autochtones et le traitement policier déplorable avec La disparue de la réserve Blackfeet d'Alice Renevier.
Au printemps 2025, c'est avec le quotidien Libération que Society ouvre une nouvelle collection axée sur les affaires françaises : Les suppliciées d'Appoigny de Sabrina Champenois, La disparue du cinéma Guillaume Tion ou encore Le gang de Roubaix de Stéphanie Maurice... Les six titres de la jeune collection offrent au lectorat un retour sur des affaires médiatiques datant des années 1980 à 2010. Il faut voir ces courts textes comme des dossiers que l'on réouvre, le ou la journaliste déroule le fil de l'enquête, retrace la vie du meurtrier, retranscrit le procès s'il y en a eu un... car dans cette collection, on retrouve également des cold cases. L'analyse n'est pas toujours très poussée, mais ces textes sauront satisfaire les amateurs de true crime faciles à lire et "prêt à consommer".
Pour Les suppliciées d'Appoigny, l'autrice s'est heurtée à une difficulté majeure : le dossier relatif à ces deux jeunes filles placées par la DDAS chez un couple de notables maltraitants a disparu... La responsabilité de l'autrice est d'autant plus grande, puisqu'elle se doit de parler de ces deux victimes avec un ton juste : s'autoriser les sentiments tout en décrivant factuellement et crûment les sévices. Un travail désagréable où l'équilibre entre la fiction et la réalité est de mise.
L'ancrage géographique est également un parti-pris de cette collection : Ohio, Montana, Colorado, Alsace, Essonne, Yonne... Tout est fait pour "mettre dans l'ambiance" et toucher un lectorat qui connaîtrait ces régions car en matière de fait divers il est avéré que la proximité géographique joue beaucoup dans la perception des événements. Le projet est aussi de pouvoir décliner ces livres en BD et en podcast.
- Des auteurs incontournables
En France, certains auteurs ont fait du fait divers leur fonds de commerce éditorial.
On pense notamment à Philipe Jaenada qui compulse les archives de vieux magazines DétectivesNouvelle fenêtre à la recherche d’idées de romans. Et dont le plus récent roman reprend l'enquête autour d'une jeune inconnue retrouvée assassinée quai Javel à Paris. Antoine Albertini est Corse et journaliste. Ses romans racontent une Corse très éloignée de la carte postale. Partant d’un banal fait divers, il décrypte la société corse dans ce qu’elle a de plus noir. Ses textes, très documentés, sont souvent au carrefour de la non-fiction et du romanesque. Il se revendique d'ailleurs une certaine parenté avec Philippe Jaenada dans leur façon similaire d’aborder un fait divers, de le documenter et d’en explorer tous les aspects.
D'autres, comme Anne Nivat, Florence Aubenas, Emmanuel Carrère ou Ariane Chemin privilégient le livre pour publier leurs enquêtes. Ce choix éditorial leur offre aussi une plus grande souplesse et un financement indispensable pour la réalisation d'enquêtes au long cours. Le livre, format plus ambitieux que les revues et journaux, valorise le travail de documentation et offre au reportage une longévité presque impossible pour la presse écrite.
Figure emblématique des histoires vraies et autres faits divers, Pierre Bellemare a raconté pendant des décennies, d'abord à la radio puis dans des livres, ses histoires extraordinaires. Il a ainsi coécrit une quarantaine de recueils d'histoires, cherchant l'inspiration dans les dossiers historiques de la presse anglaise.
De fait, ils et elles transforment le fait divers en “journalisme littéraire”, se rapprochant ainsi de leurs homologues américains qui eux, ont fait du nouveau journalisme un moyen d'analyser et de comprendre les mutations de la société américaine.
Héritiers de Tom Wolfe, Norman Mailer ou de Joan Didion, la nouvelle génération américaine emprunte à l'ordinaire pour décrire les mutations sociétales américaines. Comme leurs aînés, la nouvelle vague de reporters s'infiltre dans des univers qui ne sont pas les leurs pour mieux décrire leurs sujets, lorsque cela s'y prête. Ainsi, Ted Conover n'hésite pas à s'infiltrer et à vivre avec les hobo dans Au fil du Rails. Gay Talese, grande plume des années 60, est connu pour ses grands reportages sur Joe DiMaggio, la mafia new-yorkaise ou pour son portrait de Frank Sinatra. Jake Adelstein, vivant à Tokyo depuis de longues années, s'est employé à nouer des relations avec les yakuza pour raconter de l'intérieur la mafia japonaise.
- Les affaires préférées de la littérature
Elles ont fait couler beaucoup de sang... et d'encre ! Jack L'éventreur, Xavier Dupont de Ligonnès..., le petit Grégory... il y a certaines affaires qui inspirent particulièrement les auteurs et les autrices.
Si l'on pense que tout a été dit sur ces dossiers, l'actualité éditoriale nous prouve le contraire ! Au fil des décennies et des anniversaires commémoratifs, de nouvelles œuvres apparaissent sous de nouvelles formes. Parfois, l'avancée scientifique, judiciaire ou historique permet même d'avancer de nouvelles théories sur le déroulé des faits ou l'identité d'un potentiel coupable. Avides d'histoires vraies et bien connues du public, les écrivains s'engouffrent dans la brèche sans prendre trop de risques. Si le succès et la qualité du texte sont variables, les titres parus réveillent toujours un intérêt certain. Se saisir de vieilles affaires est un peu plus confortable, car on risque moins les polémiques et les critiques.
Jack l'éventreur
L'un des premiers tueurs en série médiatisé a terrorisé Londres et plus particulièrement le quartier de Whitechapel à la fin du XIXe siècle. Celui dont on ignore toujours l'identité a suscité de très nombreuses hypothèses et a contribué à faire naître un imaginaire lugubre autour du Londres nocturne.
S'attaquant à des prostituées vivant dans les bas-fonds de la ville, le criminel tranchait la gorge de ses victimes et les éviscérait. On ne sait pas exactement combien de femmes sont mortes en le croisant mais, au moins cinq meurtres lui sont imputables. Beaucoup de rumeurs ont circulé autour de cette ombre insaisissable, si bien que même aujourd'hui, on ne peut que supposer des faits le concernant. Les auteurs et les autrices ont donc de quoi faire !
En 2026, l'autrice Catherine Delors publie un roman policier intitulé L'inconnue de Whitechapel. Pour tenter de percer le mystère autour de l'identité du tueur, nous vous proposons Les énigmes de l'Histoire du monde de Jean-Christian Petitfils. Côté BD, Franck Le Gall a eu la bonne d'idée de s'intéresser à l'une de ses victimes Mary Jane Kelly, qui a fui le Pays de Galles pour trouver du travail dans la capitale. Elle fut tuée à 25 ans.
Le Petit Grégory
Son visage est dans tous les esprits. Il représente l'une des affaires les plus terribles du XXe siècle. Assassiné à l'âge de 4 ans, Grégory Villemin est certainement la victime innocente d'un conflit d'adultes. Malgré de nombreux rebondissements, on ne sait pas qui est le coupable. On ignore également qui est ce fameux "corbeau" qui a harcelé les parents du garçon. Le cold case français continue régulièrement de défrayer l'actualité et fait l'objet de série télé, de livre ou de BD.
En 2024, Béatrice Merdrignac publie une bande dessinée qui s'intéresse particulièrement à ce maître-chanteur qui intimidait les parents de l'enfant déjà avant sa mort : Le Corbeau. La même année, marquant les 40 ans de la découverte du corps de l'enfant, c'est une autre BD remarquée qui est publiée chez Les Arènes : Grégory. Pat Perna a bénéficié de l'aide précieuse de Jean-Marie Villemin pour revenir sur le drame. Le père de l'enfant y raconte le contexte familial tendu, les rancœurs, la douleur de se voir un temps suspecté, le combat qu'il a mené avec sa femme pour obtenir des réponses. Cette œuvre très documentée regroupe tous les éléments essentiels pour mieux comprendre ce dossier complexe. Dans l'introduction de la BD il évoque toutes les propositions éditoriales qu'il a reçu (et décliné) et les projets parfois indélicats qui se sont réalisés sans son accord.
En 2018, Thibaut Solano publie La Voix rauque, un essai qui tente lui aussi de revenir sur la période d'avant le crime. Identifier le corbeau serait en effet une avancée majeure, car celui-ci a avoué le meurtre avant de le commettre. À ce jour, cette voix déformée et menaçante reste un mystère. Patricia Tourancheau, célèbre fait-diversière propose Grégory : la machination familiale, le récit complet. Côté roman, Philippe Besson a écrit en 2006 L'enfant d'Octobre où il imagine le récit de la mère, Christine. Il romance également le procès qui aurait pu avoir lieu.
Xavier Dupont de Ligonnès
Autre affaire française emblématique : celle de l'assassinat de toute une famille perpétrée par, selon toute vraisemblance, le père de famille. Un homme en fuite que l'on cherche depuis 2011 et qui fait l'objet de multiples hypothèses plus ou moins sérieuses : exilé aux Etats-Unis, mort suicidé, caché dans un monastère ou abrité par une secte, grimé sous une nouvelle identité...
Un drame qui déchaîne les passions des amateurs d'enquêtes et qui est aussi un terreau parfait pour les auteurs et autrices. Le capitaine de police et écrivain Xavier Puertolas était bien placé pour écrire Le jour où j'ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès (2024, Albin Michel). Gilles Galloux a publié cette année Un Flic au cœur de l'enquête, un document riche en archives et témoignages (bientôt disponible en médiathèques). L'auteur a effectivement été au cœur de l'enquête puisqu'il était chargé de la traque numérique du suspect. Plus léger, le roman Il faut toujours envisager la débâcle met en scène un enquêteur à bout qui découvre un jour dans le tiroir de son bureau...Dupont de Ligonnès !
Pour la bande dessinée, nous avons pour le moment La Traque de Valette (2023). Ceci est une sélection resserrée d'ouvrages qui traitent de cette affaire mais il existe beaucoup de documents qui rouvrent ce dossier infernal avec, à chaque fois, la promesse d'éléments nouveaux.
Aurons-nous un jour des réponses à ces éternels cold cases ? La littérature aidera-t-elle à faire avancer les enquêtes ? Sur ce point, on peut affirmer que la littérature de fait divers a une force réelle pour faire évoluer certaines pratiques, notamment quand elle pointe les défaillances judiciaires (comme avec Sambre, radioscopie d'un fait divers ou Les suppliciées d'Appoigny). De plus, ces ouvrages ont à cœur de donner la parole aux victimes qui, sans eux, n'auraient pas l'occasion de s'exprimer et de se faire connaître. À l'heure où la société se bat notamment pour protéger les enfants et les femmes des violences domestiques, certaines enquêtes sont d'utilité publique.
Toutes ces propositions vous intriguent ? Nous vous donnons deux rendez-vous pour approfondir le sujet :
- Le samedi 7 novembre à 16 h à la Médiathèque de la Ferme du Buisson - Daniel Vachez pour une pause lecture où nous allons vous présenter quelques coups de cœur sur des œuvres traitant de faits divers français et internationaux.
- Le samedi 21 novembre à 16 h à la Médiathèque de la Ferme du Buisson - Daniel Vachez pour une rencontre avec l'autrice du très remarqué Sambre, radioscopie d'un fait divers. Alice Géraud est également la scénariste de la série télévisée du même nom, disponible en DVD dans vos médiathèques.

















