Episode 4 : Vers un virage électrique
Vous êtes sur la page du quatrième épisode de la Saga Miles Davis.
En questionnement
En mars 1961, Miles Davis entre en studio avec un nouveau saxophoniste ténor au son plus suave, Hank Mobley. S’intégrant parfaitement au groupe, il pose ses mélodies sur le très beau Someday my Prince will Come, disque qui revient à un style plus classique. Coltrane est toujours là cependant et apparait sur deux titres. Lui qui a démarré une carrière de soliste fulgurante va bientôt s’y consacrer entièrement.
Mais nous sommes dans les années soixante. Le jazz perd de sa superbe, remplacé par le rock sur les platines de la jeunesse. Comment, dans ce contexte et après tant d’explorations, trouver un nouveau souffle ? Miles va donc fonder un nouveau groupe en embauchant de jeunes musiciens prometteurs. Cette nouvelle génération va lui permettre de ne pas se reposer sur ses lauriers et l’aider à se remettre en cause. Le quintet qui voit le jour est constitué du pianiste Victor Feldman, du contrebassiste Ron Carter, du saxophoniste George Coleman et du batteur Frank Butler. En 1963 paraît l’album de transition Seven Steps to Heaven sur lequel on trouve sur trois pistes deux nouveaux musiciens.
Second quintet
Car rapidement, le groupe va se transformer pour trouver son casting presqu’idéal. C’est ainsi qu’Herbie Hancock remplacera Feldman et que le batteur Tony Willams s’emparera des baguettes. Ce jeune homme en fin d’adolescence est plein d’énergie et il galvanise Miles. Avec lui, le quintet prend une nouvelle dimension. Mais il manquait encore un petit changement pour que l’équation soit parfaite. En 1964, George Coleman laisse sa place à Wayne Shorter et Miles aura alors trouvé la formule pour se relancer.
S’enchaînent alors quelques disques studio toujours passionnants : E.S.P. (1965), Miles Smiles (1966), Sorcerer (1967), Nefertiti (1967), Miles in the Sky (1968), Filles de Kilimanjaro (1968), et quelques live inoubliables : Miles in Berlin (1965) et The Complete Live at the Plugged Nickel 1965 (1995) et Live in Europe 1969 (2013). Durant cette période, le free jazz est en vogue et, une fois n’est pas coutume, Miles Davis n’a pas participé à son essor. Cependant, Hancock, Carter et Williams ont des affinités avec ce courant et Shorter ouvre des pistes non encore explorées. Si les musiciens jouent dans la continuité du hard bop, ils réussirent à insuffler un renouveau subtil qui, peu à peu, au fil des albums, va transformer leur musique qui se fait de plus en plus expérimentale. La durée des morceaux s’allonge, les mélodies se fondent, les solos sont plus expressionnistes. On est parfois proche du free et de l’open jazz, et l’électricité va s’inviter dans les derniers albums où l’on croise Rhodes, guitare et basse électriques.
En mutation
Nous voici en 1968. Miles Davis rencontre Betty Mabry. Grâce à elle, il se lance dans de nouvelles recherches. A cette époque, le jazz perd de son aura, la jeunesse s’étant tourné vers le funk. Stax et Motown dominent la production de la musique noire. Miles, qui n’aime pas se voir vieillir et souhaite rester dans l’actualité musicale, s’empare de cette nouvelle influence, poussé par Betty. Femme libre, artiste avant-gardiste, figure de la libération sexuelle, amie de Jimi Hendrix et de Sly Stone, Betty Davis initie le trompettiste à de nouveaux styles musicaux et elle transforme également son style vestimentaire. En effet, mannequin elle-même (elle pose pour la pochette de Filles de Kilimanjaro), elle ne peut plus voir les costumes italiens que portait Miles quand elle l’a rencontré. C’est ainsi qu’elle remodèle l’image du musicien avec couleurs, cuir, franges et lunettes oversized. En même temps, Miles Davis encourage lui aussi Betty à se produire sur scène et lui fait découvrir la musique classique. Les deux artistes se marient en septembre alors que l’enregistrement de l’album Fille de Kilimanjaro est en cours. Ce disque marque une transition dans l’œuvre de Davis. En effet, il s’agit d’un pivot entre le post bop du second quintette et la période électrique qui va suivre. Mais leur relation fut de courte durée. Le caractère du jazzman et sa violence ont eu raison de la chanteuse. Un an plus tard, ils divorcent.
A la fin de l'année 1968, le quintette de Miles Davis bat de l'aile. Les musiciens désormais bien rôdés aimeraient se lancer en solo ou de vers de nouveau projets. C'est ainsi qu'en 1969, Miles entre en studio avec un collectif de pointures de la musique afin de donner naissance à un nouveau genre, le jazz fusion. John McLaughlin, Dave Holland, Chick Corea et Josef Zawinul s'invitent dans le studio pour une session mémorable qui donnera matière à l'album In a Silent Way.

Ce disque est un ovni. Il marque le véritable début de la période électrique de Davis. Deux titres seulement sont présents, soit un par face. Lors de l’enregistrement réalisé en une seule session, il s’agissait de se lancer dans une improvisation collective. Le producteur Teo Macero a ensuite réalisé un montage afin de créer les deux plages de l’album, chacune constituée de trois mouvements. Les huit musiciens (dont trois pianos électriques) s’en donnent à cœur joie pour créer une musique à la frontière du jazz, du rock et de la musique contemporaine. Si In a Silent Way a pu dérouter à l’époque de sa sortie, il est aujourd’hui considéré comme un opus phare du trompettiste. C’est un disque planant, au pouvoir hypnotique, qui s’apprécie au fil des écoutes.
En fusion

Miles Davis étant lancé dans de nouvelles expérimentations, il persiste avec un autre album majeur qui a marqué son temps redonné de nouvelles bases à la musique. Quand Bitches Brew sort en 1970, c’est une petite révolution. Son succès remet le jazz sur le devant de la scène car il réussit à séduire la jeune génération avec cette fusion entre jazz et rock. Sa pochette stylée, le format double album, les plages de plus de vingt minutes, tout cela a contribué au culte de cet objet unique. Cependant, les puristes ne s’y reconnaissaient pas, voyant en Bitches Brew de la musique commerciale. Aujourd’hui ce disque grandiloquent qui regroupe pléthore de musiciens est reconnu comme une pierre angulaire dans l’histoire de la musique.

Toutes ces tentatives musicales, cet avant-gardisme, n’empêchent pas Miles de conserver un attachement à ses racines afro-américaines et de s’impliquer dans la cause noire. En 1970, il a l’occasion de mettre en musique le documentaire de Jimmy Jacobs Jack Johnson. Consacré au grand boxer décédé en 1946 qui était le premier champion du monde noir dans la catégorie des poids lourds. Miles, fasciné par le personnage du boxer dans lequel il se reconnait, est enchanté et crée ainsi sa deuxième bande originale. Lui et ses musiciens livrent deux titres de plus de vingt-cinq minutes, plus orientés vers le rock et le funk que le disque précédent.
En concevant On the Corner, Davis a voulu s’adresser à la jeunesse afro-américaine qui écoutait le funk de James Brown et de Sky and The Family’s Stone. Mais, loin de se contenter de suivre le mouvement, il a apporté sa pâte et su nourrir sa musique de nouvelles expérimentations. Inspiré par le compositeur allemand Karlheinz Stockhausen, Miles intègre de l’électronique et s’essaie au montage avec la complicité de Teo Macero. Pour créer la matière première de l’album, il a travaillé avec le compositeur anglais Paul Buckmaster. Celui-ci écrit des thèmes dont vont s’emparer les musiciens en les triturant.
En plus de musiciens de jazz et de rock avec qui Miles Davis avait déjà joué, le trompettiste convie un sitar et un tabla qui donne une touche exotique à l’album. Le bassiste de funk Michael Henderson, déjà présent sur Jack Jonhson, apporte quant à lui un soutien remarquable. Il y a plusieurs années, à la recherche d’un nouveau son, Miles Davis avait adopté la sourdine Harmon. Il branche désormais sa trompette sur une pédale Wah-wah.
Le résultat est une nouvelle fois passionnant. Si Miles Davis n’a jamais composé de musique de film de Blaxploitation, On the Corner pourrait bien en être une bande son imaginaire. Malgré l’échec commercial et en partie critique, ce disque mérite d’être reconnu à sa juste valeur, c’est-à-dire comme un disque qui serait un aboutissement de la fusion entre le funk, le free jazz et la musique contemporaine.










